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Raison d’être(s)

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TRIBUNES

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06/02/2020

 « On nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est bien la nouvelle la plus terrifiante du monde », écrivait un brin provocateur Gilles Deleuze dans son Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, en 1990.

Progressivement, la notion de raison d être, prévue par la loi PACTE, s impose. Quelques grandes entreprises françaises s en dotent déjà, parmi lesquelles Carrefour, Orange ou MAIF. Le Code civil définit la raison d être comme « les principes dont la société se dote et pour le respect desquels elle entend affecter des moyens dans la réalisation de son activité ». Contrairement à ce qu on lit parfois, nulle opposabilité donc dans cette raison d être ; seulement un exercice d inscription dans les statuts d une entreprise de sa contribution sociétale. 

Raison d être : et si l intitulé nous en apprenait déjà beaucoup sur le projet poursuivi ?

D abord, un terme emprunté à la philosophie. « Qui suis-je ? » fait partie des questions métaphysiques ; tout être humain anormalement constitué aspire à y répondre, au moins entre la poire et le fromage. Laissons donc à Descartes le soin de gloser en ce qui concerne le genre humain ; mais pour les entreprises, ces personnes morales, cette introspection vaut-elle ? L entreprise existait bien avant de s interroger sur le sens du monde ou sur la marche de l empereur (selon l égo de celui ou celle qui la dirige). En bref, pour les organisations, c est certain : l existence a précédé l essence. Alors, raison d être or not raison d être : telle est la question.

Le choix d un groupe nominal au singulier ensuite. Pas de « raisons d être » multiples et plus ou moins juxtaposables, quand les missions d entreprise semblent plurielles et que cela occasionne des luttes homériques au sein de nombre d organisations. Pas non plus de « raison d êtres », alors même que les organisations les plus mobilisées sur cet enjeu sont celles qui comptent le plus grand nombre de talents. Évidemment, pas de « raisons d êtres » non plus. Ce serait nier la dimension foncièrement politique et donc uniformisante de cette notion. Une raison d être et filez droit : l entreprise n est plus la somme d individus qui poursuivent des aspirations divergentes, mais un amalgame fondé sur une mission supérieure et univoque, qui s impose pour tous et toutes entre 9 h et 18 h. 

Il ne suffisait pas que l entreprise soit une personne morale. Il fallait encore qu elle s installe en tant qu être. Or, qu est-ce qui distingue la personne morale de la personne tout court, la responsabilité juridique de la responsabilité ? C est précisément sa faillibilité. Mesurons la chose : on équipe l entreprise d une raison d être pour expliciter, formaliser, instituer sa contribution sociétale, et on le fait dans des termes qui portent en eux les germes de désaveux à venir. Les mots annoncent ici les maux. Qui ne s est jamais étonné·e du manque de lucidité de sa firme ? De ses états d âme, en général indexés sur le moral de celles et ceux qui la dirigent ? Du décalage entre être et paraitre ? Le cœur a parfois ses raisons que la raison d être ignore. 

Le choix d une formulation en français, enfin. On imaginait certes mal notre vieux Code civil faire l apologie du purpose. Il n en reste pas moins éloquent que ce soit un mot emprunté à notre tradition cartésienne qui trouve ici, en français, une seconde jeunesse. « L anglais est la langue du désir », me disait un jour le sémiologue Pol Corvez. Pour toujours ? L apparition de quelques néologismes « bien de chez nous » dit également l étreinte grandissante du nouvel âge économique dans notre langue et par notre langue. L infox s impose désormais face au fake news, le covoiturage bat à plate couture le car pooling, et la raison d être l emporte donc haut la main contre le purpose.

Toutes les idéologies ont leur sacré caché et leur sacré montré, nous enseigne Olivier Reboul dans Langage et idéologie. De là à penser que l exhibition d une raison d être est proportionnelle à l occultation des motivations pécuniaires légitimes de toute entreprise ? C est aussi la dénégation de l entreprise en tant qu instrument prioritairement économique, qui se joue dans cette promotion de la raison d être. Il n y a pas d éthique de l entreprise, il n y a qu une éthique de celles et ceux qui la composent, nous déclarait il y a quelques mois le grand Rabbin de France Haïm Korsia lors d un petit-déjeuner sur la raison d être organisé au sein de Mots-Clés, l agence que je dirige. Pour le meilleur ?

Raphaël Haddad, Linguiste, Directeur associé de Mots-Clés et membre du Conseil d Administration de COM-ENT


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