Comment s'informer à l'ère de la désinformation ? Une chronique de Chemin Lisant
Comment s'informer à l'ère de la désinformation ?
La disparition d'Edgar Morin, le 29 mai 2026 à l'âge de 104 ans, nous rappelle qu'il n'est pas de raccourci vers la vérité. Ce chantre de la "pensée complexe" défendait une conviction : toute connaissance demeure partielle et exposée à l'erreur. Un avertissement salutaire pour notre société hyperconnectée, confrontée à la désinformation, à l'emballement émotionnel, à la fatigue attentionnelle et au recul du discernement.
À l’heure des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle, la vigilance devient une discipline civique. Voici six livres qui vous permettront de voir plus clair et, peut-être, d’opposer un peu de méthode au vacarme ambiant. Six essais pour nous aider à penser. Philosophes, sociologue, chercheur, mathématicien : leurs approches diffèrent, mais tous auscultent les ressorts de la désinformation et les vulnérabilités qu’elle exploite. Cette sélection n’a rien d’exhaustif ; elle vaut plutôt comme une boîte à outils critique. Car, dans ce tumulte, bien s’informer reste le premier acte de résistance.
- Premier réflexe : regarder qui tient le micro

Dans Imposture (Éditions de l’Observatoire, avril 2026), Aurélie Jean explore les nouvelles formes de tromperie à l’ère des IA et s’attaque à une figure devenue familière : le faux expert, sûr de lui, omniprésent, souvent plus visible que compétent. Son mérite est de revenir à une exigence presque élémentaire, mais trop souvent négligée : la source avant d’applaudir la formule. Le livre est clair, pédagogique (voir le glossaire de fin.)
« Contrairement aux imposteurs qui nous gavent de prêt-à-penser, les savants nous livrent de la matière à réfléchir pour étudier le monde qui nous entoure. »
Extrait p. 154.
Nos clics ne sont jamais innocents

Dans L’ère de la post-vérité (Éditions de la Découverte, mai 2025), Michaël Lainé décrit avec précision la manière dont le capitalisme numérique déforme notre rapport au réel. Les algorithmes ne se contentent pas d’organiser l’information : ils fabriquent des bulles, excitent les radicalités, entretiennent une économie de l’attention qui nous épuise autant qu’elle nous captive. Le diagnostic est sévère, mais difficile à écarter. C’est un livre qui aide à comprendre pourquoi, dans un univers saturé, la désinformation trouve un terrain si favorable.
« Le capitalisme numérique nous offre le réconfort d’une bulle cognitive, où nous nous blottissons par affinités de croyances, à l’abri des remises en cause déchirantes. »
Extrait p. 88.
Avec Toxic Data (Champs actuel, avril 2025), David Chavalarias franchit un pas supplémentaire : il ne décrit pas seulement un climat, il documente un système. Son essai montre, preuves à l’appui, comment les réseaux sociaux orientent les comportements dans une opacité presque structurelle. L’intérêt du livre tient à cette alliance entre rigueur scientifique et lisibilité. On en sort avec une idée plus nette de ce que le numérique fait aux sociétés : il ne se contente pas de connecter, il fragilise aussi. Sa conclusion intitulée « Comment sauver notre démocratie de l’overdose numérique » tient quasiment lieu de guide de résistance.
« En une seule génération, nos sociétés ont plongé dans des environnements numériques radicalement nouveaux dont on ne mesure pas encore tout à fait les effets. »
Extrait p. 14.
Le vrai ne se défend pas tout seul

Peut-être le plus pédagogique de la sélection : La grande pagaille – Le vrai, le faux et notre indifférence (Éditions de l’Observatoire, janvier 2026). Roger-Pol Droit et Monique Atlan remontent aux sources philosophiques du désordre contemporain sans pour autant tomber dans le pensum savant. Le titre dit presque tout : ils rappellent que « pagaille » désigne un désordre né de l’abondance — écho saisissant à notre époque de surinformation, où le trop-plein noie le sens. Leur force est là : rendre intelligible ce brouillage du réel qui, à force de surabondance, finit par émousser notre jugement. Le livre plaide pour une hygiène intellectuelle exigeante. Une manière salutaire de rappeler que la vérité n’est jamais acquise, et que la démocratie paie toujours le prix de son affaiblissement.
« Pour survivre “en vérité” dans le tangage contemporain, il s’agit d’endosser, au jour le jour, et continûment trois impératifs : Rigueur (…) ; éveil (…) ; inclusion (…). Dans son fonctionnement imparfait, instable, conflictuel, discordant, elle [l'idée démocratique] est le moins pire des régimes, propice tout à la fois à la pagaille et à la recherche du vrai. »
Extrait p. 208.
Quand l’attention devient le vrai champ de bataille

Dans Apocalypse cognitive (Livre de poche, 2025), Gérald Bronner part d’un paradoxe que l’on sent tous confusément : jamais nous n’avons eu autant d’informations à portée de main, et jamais nous n’avons paru aussi perméables aux peurs, aux colères et aux emballements. Son livre met des mots, des études et des concepts sur ce malaise diffus. Il montre surtout comment les algorithmes exploitent nos failles attentionnelles et dérèglent en profondeur le marché des idées. Ce qui frappe, c’est l’équilibre entre rigueur et clarté. Bronner alerte, mais sans posture grandiloquente. En s’appuyant notamment sur Frances Haugen, lanceuse d’alerte de Facebook, il rappelle une évidence trop rarement formulée : dénoncer ne suffit pas. Encore faut-il apprendre à réguler sans censurer, à résister sans renoncer.
« Redisons-le fermement : si la pente qui nous conduit à la démagogie cognitive, à la fascination pour le négatif ou, d’une façon générale, qui permet à la face obscure de l’apocalypse cognitive de s’imposer est forte, elle est cependant résistible. »
Extrait p. 357.
Derrière le chaos, des méthodes bien rodées

Dans Les ingénieurs du chaos (Folio, 2023), Giuliano da Empoli montre que la désinformation n’est pas seulement une dérive du débat public : c’est aussi, parfois, une technique assumée. Son essai raconte comment des stratèges politiques ont appris à exploiter les données, les algorithmes et la colère pour fabriquer de l’adhésion, ou du moins du réflexe. Le livre est court, vif, très efficace. Il laisse surtout une impression tenace : derrière le désordre apparent, il y a souvent une mécanique. Et une statistique glaçante pour finir : selon des chercheurs travaillant sur les réseaux sociaux, la vérité met six fois plus de temps qu’une fake news à toucher 1 500 personnes. Marc Twain l’avait pressenti : « Un mensonge peut faire le tour de la Terre pendant que la vérité met ses chaussures. »
« Les histoires négatives captent plus facilement notre attention, elles activent le cerveau reptilien, suggèrent la lutte ou la fuite. Le passage du négatif ou positif est nécessaire pour qui veut générer un réel désir de changement, mais en vérité ce passage produit toujours une baisse d’énergie. »
Extrait p. 213.
Face à la désinformation, cultivons encore et toujours notre esprit critique ! N'oublions pas de ralentir, vérifier, questionner, lire. Six essais pour nous rappeler que ce n'est pas un réflexe spontané, mais un exercice quotidien.
Bonne lecture !
Chronique proposée par : FLORENCE BATISSE-PICHET Fondatrice de l'agence Chemin Lisant Florence Batisse-Pichet conçoit des contenus éditoriaux et des événements autour du livre. Journaliste et autrice, elle est secrétaire générale du Prix du Livre Nohée et signe régulièrement des chroniques et reportages sur son blog éponyme, et d’autres médias Attitude Luxe, En Train… |
En partenariat avec Chemin Lisant |
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